La seigneurie du Mur possédait deux moulins à Saint-Evarzec : celui dit du Mur et le Moulin-blanc (ou Meil-gwenn). Le nom de celui-ci est sans doute lié à la couleur des murs qu’on peut imaginer, autrefois, blanchis à la chaux. Mais il est intéressant  de noter que dans un texte de 1730, le moulin appelé aujourd’hui Moulin-du-Mur était nommé Moulin-roux.

Tous deux étaient alimentés par l’étang du Mur : le premier, directement et le second après un parcours du ruisseau de 1,5 km dans des prairies relevant de la même seigneurie. Le cours du ruisseau était dérivé et canalisé dans un bief de 800 m environ ce qui permettait de régulariser le débit de l’eau et d’obtenir une chute de deux ou trois mètres. (Le bief est la partie du ruisseau qui, canalisée entre un barrage et des vannes, sert à alimenter le moulin.)

 

Carte de Cassini de 1750

Carte de Cassini de 1750

 

Le moulin figure sur la carte de Cassini (environ 1750) mais sa localisation sur la carte est médiocre. Il n’y est pas nommé mais au-dessus on peut lire : « Grillon-ar-Veil ». On peut rapprocher le nom de ce lieu-dit de celui de Créac’h-Veil, mal orthographié par un cartographe qui était sans doute francophone !

 

Cadastre de 1840

Cadastre de 1840

 

Le cadastre de 1840 montre une longère avec un situation conforme à celle d’aujourd’hui. Le moulin est bien sûr situé près du déversoir avec une annexe en façade et, dans sa continuité, se trouve le logement avec un décrochement.

Le plan montre bien le ruisseau, la dérivation et le trop plein avant l’arrivée au déversoir.

 

Le logement a été reconstruit en 1891 et le moulin en 1939 sur le soubassement des anciens murs. Une fenêtre moulurée a été réutilisée et la façade aligne des pierres de taille qui proviennent sans doute du bâtiment d’origine. Cette reconstruction a permis de créer, à l’arrière, un accès direct à l’étage : les sacs de grain sont alors déchargés au niveau des trémies qui alimentaient les meules.

Dans la cour, juste devant l’habitation, existe une petite fontaine : il faut descendre quatre marches pour y puiser l’eau. Les femmes des penntis de la côte de Créac’h-Veil y venaient avec leur cruche ou leurs seaux.

 

Fontaine d'époque

Fontaine d’époque

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean Ollivier, dernier meunier

Jean Ollivier est plus connu sous le nom de Jean Veil, le Jean-du- Moulin. Né en 1935, il est aujourd’hui à la retraite.

« Le moulin est dans la famille depuis au moins mon grand-père Yves. Avant, je ne sais  pas : je sais que, avant, une fille d’ici s’est mariée avec un meunier du Mur ce qui a donné au Moulin-blanc un droit d’eau permanent. C’est un texte de Napoléon qui le dit. Quand nous avions besoin d’eau, on pouvait aller au Mur et ouvrir les vannes. Pas vider l’étang bien sûr, juste prendre l’eau qu’il nous fallait.

Mon grand-père Yves avait eu quatre garçons et quatre filles : deux garçons, Jean-Louis et Yvon, ont été tués à la guerre de 1914-1918. Mon père, Jean, le quatrième,  né en 1902, est devenu meunier et Laurent a pris la ferme de Kerambesq dont mon grand-père était propriétaire.

Mon père s’est marié en 1929 avec Anna Le Tyrant et je suis né en 1935. J’étais fils unique. Pendant la guerre, en 1943, mon père est mort. Ma mère a géré le moulin. A la libération, en 1945, Jean Le Tyrant, un des ses frères qui avait  été prisonnier, est venu travailler avec elle.

Moi, j’ai quitté l’école à 14 ans et je suis venu travailler avec eux. »

 

Jean Ollivier se souvient avoir vu fonctionner deux moulins dans le local, côte à côte, actionnés par deux roues à aubes. La dernière qu’il a vu refaire une fois avait 4 mètres de diamètre. Ses flancs étaient en sapin des Vosges et les pales étaient en chêne. L’axe en bois, toujours en place, mesure 60 cm de diamètre. Les engrenages sont aussi en bois, cerclés de fonte.

Les meules de 1,50 m de diamètre et de 40 cm d’épaisseur – quand elles étaient neuves ! – étaient en pierres meulières, du silex  noyé dans du ciment : il fallait les piquer tous les quinze jours pour leur donner du mordant. La meule d’en haut était relevée verticalement à l’aide d’un palan ; la meule dormante, celle de dessous, restait en place. Pendant trois heures, le meunier, armé d’un petit marteau en forme de navette, rendait abrasive la surface des deux meules que le frottement avait polie. Il utilisait deux types de marteau : l’un avait le tranchant parallèle au manche, comme pour une hache, et l’autre avait ce tranchant perpendiculaire, comme pour une herminette. C’est le forgeron qui les affûtait régulièrement.

Le moulin pouvait broyer 4 ou 5 sacs de 50 kg de grain à l’heure.

 

« Il y avait toujours deux ou trois commis au moulin. Je me souviens de Alain Guillou, père d’André, qui est resté dix-huit ans et de Jean Furic. Et de Corentin Guillou et de Primel Rocuet. Le meunier s’occupait du moulin, de la mouture. Les commis ravitaillaient le moulin : ils partaient  matin et après-midi,  avec un cheval et une charrette chargée de farine à l’aller et de grain au retour. 4 heures de tournée chaque matin et souvent plus l’après-midi. Nos moulins faisaient de la farine pour l’alimentation du bétail. Pas pour le pain : la farine panifiable était produite dans des minoteries industrielles. Le commis chargeait des sacs de grain dans les fermes de nos clients, les transportaient au moulin, et rapportaient la farine correspondante. Et rechargeaient du grain. Des tournées régulières chaque semaine, quelquefois deux. C’était du seigle, de l’orge ou de l’avoine. On a moulu aussi un peu de blé-noir pour les crêpes. Notre clientèle était de la commune mais encore d’Ergué-Armel, de Pleuven et de Fouesnant, jusqu’à Sainte-Anne. Les chevaux, il fallait les ferrer tous les quinze jours, chez le forgeron au bourg. On en avait trois. Et aussi des vaches et des cochons.

Pour se  faire payer, il y avait deux solutions. Tout d’abord, on considérait qu’il y avait une perte de un kilo pour un sac de 50. Donc, les fermiers chargeaient leurs sacs à 51 kg et on leur rendait un sac de 50 kg de farine. C’était pesé à la ferme. Ceux-là payaient à la tâche, tant par sac. Dans les grandes fermes, on ne payait pas : les sacs étaient chargés à 56 kg ; comme on rendait 50 kg de farine, il nous restait 5 kg de grain ou de farine pour payer notre travail. On les vendait ou on nourrissait nos cochons avec.

Notre premier camion, on l’a acheté en 1958. A partir de là tout a changé.

L’armée et la guerre en Afrique du Nord m’ont tenu éloigné du Moulin pendant deux ans. C’est Jean Stéphan qui m’a remplacé.

 

L’électricité a apporté le grand chambardement. Au Moulin-blanc on la connaissait : pendant la guerre, la roue permettait de faire tourner une dynamo qui alimentait des accumulateurs. Mais c’était uniquement pour l’éclairage : dix-sept ampoules étaient branchées sur ces batteries.

En été, il pouvait arriver que le niveau de l’étang baisse de plus de 1,50 mètre : il fallait alors arrêter le travail. En 1950, le Moulin-blanc s’est équipé d’un moteur Diésel qui permettait de faire tourner un petit moulin quand le débit de l’eau était trop faible.

Mais l’électrification de la commune a occasionné d’importantes mutations. Les cultivateurs se sont, l’un après l’autre, équipés de broyeurs électriques individuels. Jean Ollivier a acheté un premier broyeur électrique en 1970 puis un second en 1976 quand le moulin du Mur a cessé son activité. Ce broyeur pouvait moudre deux tonnes de grain à l’heure !

Parallèlement, Jean s’est tourné de plus en plus vers la vente d’aliments d’origine  industrielle pour le bétail. Il travaillait seul et couvrait un secteur qui va de l’Odet à l’Aven.

 

A 60 ans, en 1995, Jean Ollivier a pris sa retraite. Le poids de milliers de sacs de grain et de farine pèse sur ses articulations.

Depuis, le moulin ne tourne plus et la roue a disparu. Mais l’ensemble, jardin, maisons, ruisseau, offre à chaque passant, à la porte du bourg,  une image exemplaire d’un  cadre rural simple parfaitement mis en valeur.

 

 

Creac’h-Veil (Krec’h-Veil) : au-dessus du moulin

Meil-guen (Meil-gwenn) : Moulin-blanc

un pennti : une petite maison isolée

 

Pierre CARRIE.

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